« La légende est un produit local : on l'a vue germer, croître, s’épanouir. Elle est perpétuellement en voie de formation et de transformation : elle est vivante. Les acteurs qu'elle met en scène, chacun les connaît ou les a connus . Ce sont des gens du canton, de la paroisse, ce sont vos proches, c’est vous-mêmes. Ce qui leur arrive peut arriver à n’importe qui, et dans les mêmes circonstances, et dans les mêmes lieux. Car le cadre aussi est réel : vous l’avez sous les yeux, à votre porte. C’est le chemin creux où vous avez passé cinquante fois, c’est la lande dont vous voyez d’ici moutonner les ajoncs, c’est le cimetière enfoui là-bas sous la sombre verdure des grands ifs, c’est la mer, cet autre cimetière sans épitaphes et sans croix, que si lamentablement vous entendez gémir ».
C’est ainsi qu’Anatole Le Braz définissait la légende en général dans l’introduction de son ouvrage magistral, La légende de la mort chez les Bretons armoricains. On était alors au tournant du siècle et c’est notamment lors des veillées, en hiver au coin du feu, que l’on racontait ce type de récits avant de se mettre au lit. Aujourd’hui encore, certaines personnes âgées ont gardé le souvenir de ce qui constituait, avec les contes et autres traditions orales, l’univers culturel des bretonnants du peuple. A Ploubezre, où le breton est resté bien vivant, on en perçoit de nombreux échos. C’est ce que nous allons rapporter dans les pages qui suivent.
Nous en devons une grande partie à Emile Allain, né à Ploubezre au hameau de Keroual en 1919, et décédé au début de l’année 2004. Emile tirait ce répertoire de sa famille. Son père Gwilh an Alan, connaissait un grand nombre de ces gwerzioù que François-Marie Luzel, le grand collecteur de Plouaret, avait recueilli en diverses versions au milieu du XIXe siècle. Son grand-père lui avait aussi transmis les histoires d’un oncle, Jakez Monant que l’on prendrait de nos jours pour un sorcier, tellement de tours il avait dans son sac. De plus, Emile travailla longtemps dans les teillages de lin qui firent la prospérité du Trégor. C’est avec les autres ouvriers teilleurs du moulin de Kapekerne, ou encore de Keriel, qu’il engrangea des trésors de traditions populaires. Par ailleurs, ses participations aux grands travaux de la terre, ses déplacements de ferme en ferme avec son pressoir à cidre, enrichirent ce riche bagage traditionnel. Enfin, Emile était pêcheur et chasseur, et dans ces deux domaines proches de la nature, la verve populaire dont il était détenteur se donne libre cours et fait une grande place à l’humour et à l’imagination.
Nous pensons toujours avec émotion aux nombreuses fois où nous avons pris le chemin qui nous menait à la petite chaumière de Keroual et qui nous permettent aujourd’hui de sauver de l’oubli une partie de cet héritage culturel ploubezrien ou même trégorrois.
Marie Unvoas (1912-1983) de Keraudy raconte cette autre histoire
‘Tal an orakter pa aez deus Plouzelambr da Dreduder a oa unan eno o chom, ul Lukas deus Plouzelambr, hag a neva levrioù fall a veze ret distreiñ nehe ‘wit gallout lenn ‘nehe tout hag unan deus e vugale neva kavet ul levr d'e dad evel-se e-pad an ofern.hag an tad hag ar vamm a oa en ofern a oa goulennet velse gant ar person e-barzh ar sarmon : pehini amañ meañ, neus levrioù ha n'eo ket sañset ar vugale, feiz, da lenn ‘nehe ?" Ah fidamdoulle, hag eñ da sevel, da gerzhet d'ar ger hag a benn neuze oa leun ha leun a vrini en dro d'ar paotr bihan a dalc'he da lenn, dalc'he da lenn. Leun a vrini en dro d'an ti ha partout hag eñ, addistrein, adlenn ar pezh neva lennet ar paotr bihan ha neuze oant dispareset.
"Près de l'oratoire, quand on va de Plouzélambre à Tréduder, habitait un Lucas de Plouzélambre qui avait des mauvais livres qu'il fallait détourner (lire à l'envers) pour pouvoir les lire, et l'un de ses enfants avait trouvé le livre pendant que son père et sa mère étaient à la messe. Alors, le prêtre avait demandé au cours de son sermon : « Qui, présent dans cette église, a des livres que ses enfants ne sont pas sensés lire ? Nom de nom, le père se lève, et se précipite chez lui et alors, il y avait une multitude de corbeaux autour du petit qui continuait à lire, à lire. Plein de corbeaux autour de la maison, partout et lui avait détourné, avait relu à l'envers ce que le petit avait parcouru des yeux, et alors les corbeaux avaient disparu."
Il y a un siècle, l’instruction dans les campagnes n’était encore réservée qu’à une minorité. C’est pourquoi, on attribuait aux quelques personnes lettrées dans les villages le pouvoir de procéder à des actes de magie, de la fizik, comme on disait. Les prêtres étaient de ceux-là qui, prétendait-on, tiraient leur savoir de certains livres comme le petit Albert et le grand Albert mais aussi et surtout, l’Agrippa. Ces ouvrages comportaient un amas d’élucubrations fumeuses, de recettes de toutes sortes, des secrets de magie blanche, voire de tours de cartes.
L’ Agrippa, dont les anciens ont gardé la mémoire en Trégor, tirait son nom d’un certain Henri Corneille Agrippa de Nettesheim né à Cologne en 1486 et mort à Grenoble en 1534. D’abord soldat puis médecin de Louise de Savoie, mère de François 1er, chassé de France pour avoir conservé des relations avec le connétable de Bourbon, il devint historiographe de Charles-Quint. Emprisonné pendant un an à Bruxelles sous l’accusation de sorcellerie, il finit sa vie à Grenoble dans la misère. Il publia en 1530 un traité d’occultisme, maintes fois réédité et distribué par colportage qui laissa des traces dans la mémoire populaire et donna même son nom à tout livre de magie.
Pour tirer parti de ce livre de magie, il fallait savoir le lire à rebours, distreiñ ‘neañ, comme on disait en breton. Si un indiscret non averti s’aventurait à en tourner les pages, il ne pouvait plus s’en défaire et restait, comme collé aux feuillets, poursuivant sans arrêt la lecture dont il n’atteignait jamais le bout. Alors la maison où se trouvait le curieux se couvrait d’une nuée de corbeaux. Et le charme ne cessait, que lorsqu’arrivait quelqu’un capable de lire le livre à l’envers, et ainsi libérait la personne prise au piège. De même, les oiseaux disparaissaient comme par enchantement.
C’est aussi à l’aide de ce livre que les clercs provoquaient des tourbillons de vent magiques qui faisaient s’envoler le foin des champs au moment de la fenaison au mois de juin. On appelait cela en breton, barrioù-korc’hezh :
Graet vezent gant beleien yaouank oc’h aprou o studi. Ar gloer a lake an ed pe ar foenn da sevel ha da dañsal gant barrioù awel a veze graet anê barrioù-korc’hwezh pe barrioù-korbon a gase anê en-dro evel an avel-dro. An hini a nije skoet e falz en aer a welfe unan o tont en traoñ, troc’het e c’har pe e vrec’h. Pa veze gwelet barrioù-korc’hwezh evel-se veze lâret : emañ ar goer o redek. C’étaient de jeunes prêtres qui causaient ces tourbillons. Ils voulaient mettre leur science à l’épreuve. Les clercs faisaient partir le blé, ou le foin, en l’air et danser par ces coups de vent subits qu’on appelait des tourbillons magiques qui faisaient tourner le blé comme sous l’effet d’une trombe. Celui qui aurait lancé sa faucille dans la bourrasque aurait vu quelqu’un tomber avec une jambe ou un bras coupés. Lorsque cela se produisait on disait : » Voilà les séminaristes qui courent ».
Garjian gozh, comme on l’appelait en breton, se montrait d'une grande cruauté envers son personnel. On prétend qu'il assistait à la messe, le fusil à la main, toujours prêt à chercher querelle à quiconque le regardait de travers. Un jour, dit-on, il avait abattu un couvreur sans aucune raison apparente. Il avait aussi tué un homme qu'il accusait de chasser sur son domaine. C’est lui qui avait fait construire par ses valets, un talus menant de Gwaz Feunteun à Troguindi. On le connaît dans le pays sous le nom de ar c'hleuñ newez, le talus neuf.
Le curé de Tonquédec avait eu maille à partir avec ce hobereau. L'affaire avait certainement été sérieuse, car on raconte que le prêtre l'avait voué, gouestlet, à saint Yves de Vérité. Après sa mort, qui n'avait pas tardé, le méchant homme avait, paraît-il, disparu à jamais dans une sorte de tourbière, ur geurnegeul, un nestenn, où poussent des herbes coupantes, prad an heskik, le pré des laiches, en raison de tout le mal qu’il avait accompli sur terre. C’était là son purgatoire.
De plus, il avait également été condamné à sortir la nuit de sa retraite marécageuse et de faire des va-et vient incessant, sous forme de chien noir, sur le long ouvrage de terre qu'il avait fait bâtir sans ménagement par son personnel. On disait aussi qu'il faisait dévaler des boules de feu sur le talus en pente et qu’il culbutait toutes les personnes qui se hasardaient à emprunter ce chemin aux heures sombres. On le rencontrait ailleurs encore.
Le grand-père d’Emile était aussi pêcheur. Il connaissait bien la rivière, le Léguer, qui coulait en-dessous de chez lui. Il revenait rarement bredouille et en plus de quelques bonnes prises, il rapportait de petites anecdotes. En voici une :
Ma zad-kozh oa o tont deus pesketa hag a, barzh ar c’hoad, oa tont deus krec’h war an abardaez a neva klevet ur vouezh lâret deañ : Lâr da Willaouig eo marv Matoig ! - Para ‘meañ ? Lâr da Willaouig eo marv Matoig ! A, ola ! Eñ neva ket komprenet mann ebet ha pa oa arriet er gêr nâ lâret d’am mamm- gozh : N’onn ket para, ‘meañ, ‘m eus klevet pa oan ‘barzh ar c’hoad, o tont deus krec’h ahe, ur vouezh ‘lâret din : Lâr da Willaouig eo marv Matoig !” Ha Guillaouig a oa kazh an ti ha pa neva klewet lâret se, oa partiet er-maez en ur lâret : A, neuze, marv eo Matoig gaezh ! hag eñ er-maez ! Ar c’hazh oa aet araok ha oa ket bet gwelet goude ken.
De ces histoires fantastiques, Emile en avait lui-même à raconter. Là encore, il situait l’événement dans son voisinage et il citait même le nom de la personne à qui l’histoire était arrivée. C’est encore en breton qu’il me dévidé ce récit :
Eñ neva kontet se din nebeut amzer goude oa arriet gantañ, Eugène Prat Gwenn a veze graet diontañ, Eugène Guyomard oa e anv met peogwir oa o chom barzh Prat Gwenn, ‘barzh ur menaj, ar menaj-se oa da Huon de Penanster, en Kerofern. Un dewezh oa tont d'ar gêr deus labourat, deus ti e vreur ; noz oa, met a oa sklaer al loar, ha pa oa arriet, tiskenn diwar an hent, an alle da dont deus ti Huon, deus Kergrist, ha eno oa ur stang war ar wazh ; ar wazh-se oa Gwaz ar gorniek veze graet dionti. Ar wazh zo bepred, ur stang zo ivez. Pa oa arriet eno, ‘n eus gwelet ur pezh plac'h wenn o vont kuit diwar ar stang, bras ha gwisket en gwenn tout, hag eo aet diwar ar stang a deus treujet an hent-karr hag aet ‘barzh al lanneg. Eñ oa bet istonet spontus, aon neva bet peogwir oa savet e vlev war e benn, ‘meañ. Ha peogwir a dremene dre eno bomdez da labourat ti e vreur, en deiz war lerc'h, pa oa tont en dro, o vont da labourat, neuhe oa sklaer an deiz a neva sellet, dre belec'h eo aet honnezh, penaos nâ graet he c'hont peogwir neus ket gwenojenn na mann ebet, oa ket met lann ha drez ha oa ket roud ebet, mann ?
Ha ma lâret deañ, martehe oas arri kraz sur awalc'h ? Oan ket sur, ‘meañ. Goude eñ pa dremene alies dre eno, ordin veze c'hortoz gwelet nehi adarre, nije gwelet nehi james. Me zo bet tremenet dre eno ivez, ha bop tro sonjen ‘barzh ar gannerez-noz, biskoazh na meus gwelet nehi. Ha c'hoazh vijen ket re hardiz ‘tremen. Ar gannerez-noz veze kont dionti met meus ket klewet den all ebet lâret nije gwelet nehi.
Ma zad a lâre ivez penaos neva klewet tud ‘lâret deva gwelet ar gannerez noz. Pa ‘n om gave unan gant ar gannerez-noz, ar gannerez-noz a choule digantañ : " Ma pije chikouret ac'hon da diwaskañ ma dilhad". Hag a oac'h sañset da dreiñ an tu kontrefet. Hi a waske hag an hini oa sañset da chikour ‘nehi, oa sañset da diwaskañ, petramant ma waske, eñ viche gweñvet tout e gorf de’añ, zeyet, veze graet deus se gwechall, zeyet veze, veze ket kât da vann goude ken, gweñvet 'vel ur c'herve.
la lavandière de nuit
Il m’avait raconté cela, peu de temps après que cela lui soit arrivé. C’était Eugène Guyomard, mais on l’appelait Eugène Prat Gwenn car il habitait dans la ferme de ce nom, une ferme qui appartenait à Huon de Penanster, à Kerauzern. Un jour, il rentrait du travail de chez son frère, à la nuit tombée mais il faisait clair de lune. Comme il descendait de Kergrist il était passé près d’un lavoir sur un ruisseau qu’on appelait Gwazh ar gorniek. Il est toujours là et le lavoir aussi. Arrivé là, il a vu une grande dame blanche quitter le lavoir, elle a traversé le chemin et elle est allée dans la lande. Il avait été très étonné et il avait tellement eu peur que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête, avait-il dit. Et le jour suivant comme il passait par là pour aller travailler tous les jours chez son frère, en revenant de jour il avait regardé par où était passée cette femme, comment elle avait fait son compte puisqu’ il n’y avait pas de passage ni rien, il n’y avait que des ajoncs et des ronces et aucune trace de passage, rien.
Alors je lui avais dit qu’il avait peut-être bu un coup de trop. Certainement pas, avait-il dit. Après, quand il passait par là, il s’attendait toujours à la revoir, mais il ne l’avait jamais revue. Moi aussi, il m’est arrivé de passer par là et à chaque fois, je pensais à cette lavandière mais je ne l’ai jamais vue. Mais je n’étais pas très fier en passant par là. On en parlait de cette lavandière mais je n’ai pas entendu dire que quelqu’un d’autre l’avait vue.
Mon père disait qu’il avait entendu dire par d’autres qu’ils avaient vu la lavandière de nuit. Quand quelqu’un la rencontrait, elle lui demandait : « Pourriez-vous m’aider à tordre mes draps ? » Et on était sensé tordre le linge dans le sens contraire. Elle tordait et celui qui était supposé l’aider, détordait, autrement, s’il tordait il était broyé, il ne pouvait plus rien faire après, il était tordu comme le lien d’un fagot.
Emile continue ses récits en breton. Il nous parle maintenant d’un ancien Ploubezrien qui tenait le teillage de lin Pont ar Brun. C’était son activité principale en hiver. Mais il avait plus d’une corde à son arc. L’été, il allait dans les pardons du trégor avec son manège, ur gazeg-vizewen. On l’appelait Cousin, c’était en fait un surnom. Son vrai nom était François-Marie Derrien. Il jouait aussi du violon et de l’accordéon et il animait les bals de noces. Sa bonne réputation lui valut de devenir un personnage légendaire comme le montre cette autre histoire, qu’Emile me raconta mais qu’il n’était pas le seul à connaître. Mon autre « professeur de breton », Hyacinthe Pierrès, m’en parlait aussi souvent. Quand il commençait l’histoire dont Emile nous donne une version ci-après,, il disiat toujours, comme pour une sorte de prologue : Violons Cousin gant e violons kaod a sone en-dro ‘vel ur ribot, le violon de Cousin tournait comme une baratte :
Cousin oa soner hag ac'h ae da son d’an eureujo hag un dewezh, o tont da gêr deus son, a oa arri ur pennad mat a amzer tost d'ar beure marteze, hag a oa aet a dreuz, lec'h mont da c'hoari tro d'an hent a oa aet dreuz ar parkoù da gêr wit mont buanoc'h ha gwechall veze graet toulloù da dapout ar bleiz, un toull-atrap veze graet eus ar re-se ha Cousin oa koueet ‘barzh an toull-atrap hag a oa ur bleiz e-barzh hag ar bleiz a c'hrogne ha Cousin oa e akordeons gantañ war e chouk neva tapet e akordeons da son, da son, dalc'he da son dezhañ. Ar bleiz a chome trankil. Met pa arrete da son, ar bleiz oa o vont da lampout warnañ hag a sone neue : « Biken ken, biken ken, biken ken, Cousin na sono da zen ». Betek an deiz war lerc’h ar beure neva sonet evel-se. Tud deva klewet aneañ , a oa arriet, deva lac’hat ar bleiz. Ha Cousin oa ‘n om lakeet da ganañ neuze : “Bremañ c’hoazh, Bremañ c’hoazh, sono Cousin d’ar re vihan ha d’ar re vras”.
Traduction : le sonneur et le loup
Cousin allait sonner dans les noces et un jour en revenant de sonner, très tôt le matin, il s’était égaré et au lieu de prendre la route, il avait pris à travers champs pour aller plus vite et autrefois on creusait des fossses pour attraper les loups. On appelait ça un toull-attrap en breton, et Cousin était tombé dans un de ces pièges dans lequel il y avait un loup. L’animal grognait et Cousin avait pris son accordéon et s’était mis à en jouer et le loup, restait tranquille. Mais quand il s’arrêtait, le loup menaçait de lui sauter dessus alors il recommençait et chantait : « Jamais plus, jamais plus, Cousin ne sonnera pour personne ». Il avait sonné comme ça jusqu’au lendemain matin. Des gens l’avaient entendu, ils «étaient arrivés et ils avaient tué le loup. Alors Cousin s’était mis à chanter : « Maintenant encore, Cousin sonnera pour les petits et les grands ! ».